
Contre toute attente,
c’est par les mots que le musicien va venir à la chanson. Il
en écrit déjà en fait, "sans trop y croire",
depuis l’époque des Bébés fous : "Au départ,
comme je suis quelqu’un d’assez introverti, c’est né
d’un besoin d’exprimer des choses que je n’ai pas spécialement
envie de dire au quotidien. Mais à partir de M en 95, il y a une grande
différence d’état d’esprit... Et je n’imaginais
pas quelqu’un d’autre assumer ce que j’écrivais ;
alors je me suis dit que sans savoir très bien chanter, j’allais
essayer."
Malicieusement, c’est à partir de la calligraphie d’une
lettre qu’il va dessiner son personnage de justicier à la coupe
féline ; mieux, à partir du son qu’elle induit, il déclinera
son message d’amour universel entre "Labo M" initial et titres
d’albums : Le Baptême, "Je dis Aime", Le Tour de M.
Mariant émotion et machines, Matthieu va inventer la communication
par mots d’M.
Il raconte : "A un moment donné, j’ai trouvé M sans me poser de question, en me marrant. De toute façon, j’avais envie d’un personnage qui sorte du quotidien et je me suis demandé : est-ce que je peux faire un M avec mes cheveux ? Des bribes d’idées et de fantasmes collés ont construit le personnage... Et c’est sans doute parce que je ne me suis jamais pris au sérieux que j’ai osé le créer ; maintenant, cette lettre a pris une autre importance, une signification précise et assez implacable. Dans tout ce que j’ai fait jusqu’à présent, tout se révèle très logique et cohérent." Après une tournée avec son père, celle qu’il enchaîne huit mois durant auprès de Sinclair, c’est-à-dire d’une équipe de sa génération, le décide à "décrocher au milieu" pour tenter sa chance.
Passionnant pour les
uns, déconcertant pour les autres, Le Baptême [cf. Chorus 22,
p. 54] sort donc en 97. Imaginaire débridé, multiplication des
angles de vue, sautes mentales, M-le-héros y raconte à ras-bord
(plus d’une heure) des histoires drôlement touffues : "C’est
le côté premier album : tu as envie de tout faire, de tout dire,
de tout écrire. C’est évidemment une erreur de jeunesse...
que je continue encore aujourd’hui, puisque mon live est un double album,
mais en même temps, ça fait partie – je pense – du
personnage. Pour les histoires, c’est vrai qu’on se nourrit des
thèmes proches de soi. “La cigarette”, c’était
au moment où je commençais à fumer ; “Machistador”,
ça représentait un peu l’antithèse du côté
macho que je n’ai jamais réussi à avoir." Assorti
d’un clip savoureux, cet anti-portrait ludique sur rythme pseudo-disco
va populariser le personnage et le propulser sur scène.
"JE DIS AIME"
Inattendu, à partir
d’un album aussi peu "formaté", le succès de
M doit effectivement beaucoup à la scène : à des "grosses"
premières parties (quatre à Bercy avec Texas, une quinzaine
avec Louise Attaque) mais surtout à quelque cent dates personnelles.
Outre l’énergie et la folie du personnage en public, la voix
hors norme de M joue un rôle incontestable : "Ma voix, pour moi,
c’est pire qu’un défaut et même aujourd’hui,
j’ai du mal à l’accepter. Mais, sans l’assumer totalement,
je me suis rendu compte qu’elle avait une particularité, que
certains de ses “défauts” étaient ressentis comme
une qualité, et qu’il fallait non pas les cacher mais les mettre
en avant." En fait, M l’utilise souvent de façon très
instrumentale : "J’ai tendance à chanter ce que je joue
et il peut y avoir dans ma voix des phrasés de guitare. Pour me rassurer,
je me dis que même Hendrix détestait sa voix."
En 1999, M sort son deuxième
album et résume d’emblée ses clés en deux titres
–"Monde virtuel" et "Je dis Aime". L’ensemble
se révèle plus structuré mais presque aussi dense. "Là,
souligne Matthieu, l’idée c’était que le premier
album contenait beaucoup d’informations, qu’il était un
peu feutré, avec beaucoup de mots et de musique, et qu’il valait
peut-être mieux simplifier pour le deuxième, essayer de le rendre
plus lisible, avec un son plus ample. Je suis allé au bout de mes envies
et je m’aperçois, en réécoutant le premier, qu’il
possède un charme qui n’existe pas dans le deuxième, et
que le deuxième possède un truc inexistant dans le premier.
Donc, chacun justifie sa présence."
"DU ROCK AVEC MA GRAND-MÈRE"
La présence remarquée, en revanche, c’est celle de deux
textes d’Andrée Chedid, romancière, poète et grand-mère
de M : "Pour une émission de radio, consacrée à
Andrée, on m’a demandé de l’appeler et d’évoquer
“un souvenir ou une anecdote”. Comme je n’ai rien trouvé,
je me suis souvenu qu’on avait parlé un jour d’écrire
un morceau ensemble. J’ai relancé l’idée dans l’émission,
on s’est rappelés la semaine suivante, et on s’est décidé
à le faire.