
Andrée Chedid et M, 80 ans et 28 ans.
Le petit-fils chante les poèmes écrits par sa grand-mère.
La plume et le masque
Elle habite en haut d'une tour: murs blancs et vue sur la Seine. Il squatte à la campagne dans la caverne d'Ali Baba familiale: vynils du père et chandeliers chinés par la mère. Andrée et Matthieu Chedid se voient rarement, «de plus en plus souvent pour des photos». Comme si, à force de n'entendre parler que de famille décomposée-recomposée, on venait se ressourcer auprès de cet improbable duo, comprendre ce qui resserre le fossé des générations. Sur une rive, le petit-fils qui ne dit pas «mamie» mais «Andrée» ou «Mamoutch», sur l'autre la grand-mère qui lui a «toujours parlé comme à un adulte de choses "philosophiques", tout le contraire d'une mamie gâteau». Et au milieu coule l'amour? Le cliché les fait sourire.
Des photos, il
y en a de toutes les générations sur la bibliothèque
d'Andrée. «C'est mon fils Louis et mon père, vous
ne trouvez pas la ressemblance frappante?» Même regard rêveur,
mêmes moustaches ironiques. «Aujourd'hui, je me dis que
mon père pourrait être mon fils.» Etrange convergence
du temps.
Matthieu, lui, a effacé les moustaches et le nom Chedid, pour
ne garder qu'une fossette sur la joue gauche et des sourcils circonflexes.
«Au départ c'était totalement gratuit. Je me suis
mis devant la glace et j'ai essayé de me faire une coupe en M.
Je voulais sortir du quotidien, me mettre encore plus en avant.»
Crise d'adolescence tardive, rejet de l'atavisme familial. Matthieu
le timide troque l'étiquette de «fils à papa»
contre un M sur son tee-shirt. Enfant, il rêvait de devenir Spiderman
et créait des bandes dessinées peuplées de personnages
«caricaturaux». Aujourd'hui M super-héros de l'amour,
peuple ses spectacles de fleurs en plastique et de tapis orientaux.
Se cache derrière une mèche plaquée sur le front
pour mieux assumer sa voix féline, trop féminine. Andrée:
«Matthieu est réservé, il a besoin de ce masque
clownesque pour affronter la scène. C'est une attitude de pleine
liberté.» Matthieu: «J'ai une pudeur dans la vie
que j'extériorise dans mes chansons.» Mephisto faussement
naïf, il a «l'insouciance» de penser qu'on peut se
cacher derrière ce qui est écrit, mais sait très
bien qu'«on se cache derrière rien du tout». Un jour
il demande à sa grand-mère de lui fabriquer une chanson-cachette
sur ce M «qui sans en dire plus signifie déjà mille
choses». M comme Matthieu, M comme aiMe, M comme Masque. Andrée,
dont la voix profonde roule les R, lui faxe Je dis aiMe une demi-heure
plus tard. «Tellement contente» de lui offrir cet hymne
à l'amour au cours tranquille.