LES ARTICLES DE PRESSE

L'Express du 20 novembre 2003
Matthieu Chedid
Super M

par Gilles Médioni

Depuis que Matthieu Chedid s'est inventé un double de scène, le chanteur et musicien s'affirme comme un artiste unique. Trentenaire emblématique, l'éternel jeune homme ne cesse de grandir. Explication du phéno-M-ène.

Il est à la fois Matthieu Chedid, trentenaire à la cool, et son contraire: M, le super-héros qu'il a inventé pour monter sur scène. C'est un chanteur unique et donc multiple, libre et insituable car moderne et rétro, timide et extraverti, conventionnel et fantaisiste. Et cette initiale capitale a porté Matthieu Chedid, bientôt 32 ans, au sommet du show-business: il a raflé deux victoires de la musique en 2000 devant les aînés Souchon, Cabrel et Hallyday. Du coup, les ventes de son album Je dis Aime (1999) se sont envolées à 400 000 exemplaires et le double live Le Tour de M (2001) à 350 000. Son site Internet accueille chaque jour 500 visiteurs qui se surnomment entre eux les «ForuMeurs». C'est la communauté du M.

Fort en thèmes, Matthieu Chedid apparaît sur la pochette de son nouvel album, Qui de nous deux, comme un croisement entre Mickey et Presley. Et son monde est rose telle une vie rêvée, réenchantée. Il est le seul artiste à inscrire son nom dans sa coiffure, à jouer de la guitare avec les dents et à perdre ses «superpouvoirs» après les rappels. Les 12-20 ans adorent ses slogans - «La haine, je la jette» - son look manga, son attitude zen. Les trentenaires reconnaissent en Matthieu l'un des leurs: l' «adulescent» lambda (ado attardé). Chedid chante les acariens, les machistadors, le festival de connes ou le complexe du corn flakes d'une voix haut perchée sur des accents de funk-rock. Et ce côté festif, les prouesses à la guitare, les jeux de mots homophoniques leur parlent autant que Casimir, Coluche ou les Nuls. Dans Peut-être, le film de Cédric Klapisch, le comédien Vincent Elbaz se déguisait même en M pour un réveillon futuriste.

«J'ai grandi avec les disques d'Elvis, de Jimi Hendrix, des Beatles sanglés dans les redingotes de Sgt Pepper's ou de David Bowie travesti en Ziggy», avance Matthieu Chedid. Il porte ses cheveux de Matthieu, un col de chemise qui dit oui, qui dit non, des baskets. Ajoute: «Ces artistes n'ont pas eu peur de se grimer pour faire rêver les autres. M, c'est mon enfance qui ressort avec ses couleurs. Un clown intérieur sans complexe ni tabou.» Un clone qui se promène entre The Rocky Horror Picture Show et Le Magicien d'Oz, ses références. «C'est une drôle d'existence pour une lettre symbolisant un tel verbe, explique-t-il. Prise au milieu de nulle part, elle ne signifie rien... Comme je suis quelqu'un d'assez généreux et sincère, je crois, ce M s'est imposé sur le fil de l'essentiel et du dérisoire.»
Matthieu Chedid est le bon représentant de ces trentenaires, enfants du divorce, du sida, du chômage et des start-up, qui n'ont eu à affronter aucune guerre sinon celle de Tomb Raider.
Le système M, c'est un jeu de rôle dans lequel il interprète une star du glam rock (rock glamour). «M est un avatar qui autorise tous les excès et renvoie à la stratégie de l'oignon propre à cette génération «multiphrénique», c'est-à-dire à multiples facettes, capable de s'adapter à toutes les situations», analyse Robert Ebguy, sociologue au Centre de communication avancée (CCA) et auteur de La France en culottes courtes (Lattès). «C'est le prolongement du masque contemporain, poursuit-il. M est à la fois une protection, une plate-forme et une projection pour les autres.
Mais le moi profond de M ne regarde que Matthieu.»
Les trentenaires - on l'a vu, on le sait - se réfugient dans le monde merveilleux de l'enfance. Pour eux, le design s'est fait rond et acidulé (la Twingo, les bouilloires jaune citron...) comme un bonbon gélifié. Ils ont plébiscité Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain - «J'avais l'impression de voir mon univers décliné au cinéma, précise Matthieu. Je me reconnaissais dans cette jeune fille qui semait des petits bonheurs» - et Les Triplettes de Belleville, un dessin animé rétro dont la chanson du générique est interprétée - tiens, tiens... - par M. «On a posé sur cette génération un tel capital d'exigence (études, travail), poursuit Robert Ebguy, qu'elle a du mal à être à la hauteur de ses propres souhaits. Matthieu Chedid a théâtralisé ce que les autres trentenaires ont dans leur tête. Il a créé un univers juvénile, pacifiste, ludique et régressif à temps partiel qui permet de se régénérer et de rebondir. C'est un révélateur de fantaisie. Pour lui, la quête d'identité devait passer par sa filiation.»

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